Publié par Arnaud N'zassy

Quel avenir pour la Harpe du Gabon ?

Par Arnaud N’zassy (professeur de français)

Arnaud N'zassy (professeur de français)

Triste sort que celui de la Harpe du Gabon, également appelée « Ngombi » et « Ngoma ». Contrairement à la Kora, sa voisine de l’Afrique de l’Ouest qui s’impose sur la scène locale, la Harpe du Gabon n’a plus brillé sur la scène gabonaise depuis les derniers concerts au Gabon du groupe de rap Movaizhaleine. Un groupe de jeunes Gabonais qui a pris à son compte la promotion de ce bel instrument (Maât Seigneur Lion et Lord Ekomy Ndong), richesse profonde de notre culture. Papé Nziengui, avec une version plus traditionnelle apparaît de moins en moins avec sa mise en retraite. Que reste-t-il donc à la Harpe du Gabon ?

La Harpe du Gabon, dans une oeuvre musicale riche du groupe de rap Movaizhaleine.

Les seules scènes encore fructueuses pour cet instrument du terroir demeurent les temples de bwiti (lieu où se produisent les rites initiatiques du Gabon). Si ces temples constituent un moyen privilégié pour la conservation du vaste patrimoine musical de la harpe, appelé par les bwitistes « Harpe Sacrée »[1], ils représentent paradoxalement un frein pour son extension. En effet, la population gabonaise, majoritairement chrétienne, diabolise tout objet entrant dans les pratiques initiatiques du pays. La Harpe du Gabon a donc fait les frais de cette considération : pour beaucoup de Gabonais, elle est devenue l’instrument des ténèbres. Lorsque vous marchez avec une guitare, vous êtes angélique, vous êtes un artiste. Si vous avez le malheur de marcher avec une Harpe du Gabon dans les rues de ce pays, vous êtes considéré comme un fils du diable.

Devenue « Harpe Sacrée » par les bons soins des traditionalistes qui lui vouent un respect incontestable, la Harpe du Gabon a complètement échappé aux mains des profanes qui établissent désormais une filiation étroite entre les temples bwitistes et l’instrument. Or, cette filiation est erronée puisque la harpe est d’abord un instrument de musique récupéré par les bwitistes dans le cadre de leurs pratiques spirituelles. Autrement-dit, nous ne sommes pas obligés de nous initier à un rite traditionnel pour jouer de la harpe, même si le qualificatif « sacrée » laisse croire le contraire.

Par ailleurs, la consécration de la Harpe du Gabon à l’achat représente une pierre d’achoppement supplémentaire pour son avenir. Un grand nombre d’artisans font croire qu’il faut impérativement consacrer sa harpe à une divinité. Il s’agit là encore d’un mensonge grotesque. Personne ne rentre par exemple dans un supermarché, achète une guitare, et entend la caissière dire : « Il faut la consacrer à une divinité. » C’est absurde. Il s’agit d’un instrument de musique avant tout. Consacrée ou non, la Harpe du Gabon demeure un instrument de divertissement. Ce n’est pas une divinité ou un talisman, mais un simple et bel instrument de musique.

Il semble que nous ne soyons malheureusement pas capables d’apprécier les richesses culturelles que nous possédons. C’est sans doute pour cette raison que de nombreux Occidentaux arrivent au Gabon, apprennent le ngombi, puis, retournent l’enseigner chez eux. Il y en a parmi eux qui donnent des concerts avec cet instrument. Dans cinquante ans, ils reviendront l’enseigner à des petits Gabonais. Comme nous sommes souvent peu cohérents vis-à-vis nous-mêmes, nous réclamerons la paternité d’un instrument que nous avons refusé de pratiquer.

 

[1] On peut se référer au célèbre titre du groupe Movaizhaleine « On détient la Harpe Sacrée ».

Arnaud N'zassy et sa Harpe du Gabon.

Arnaud N'zassy et sa Harpe du Gabon.

Terminons avec ce dernier élément qui jette un point d’ombre sur notre instrument : sa conception. La structure du ngombi est surmontée d’une sculpture représentant une tête de femme (une déesse pour certains). Nombreux pensent que le simple fait de tenir cet instrument, c’est déjà rendre un culte à cette déesse. C’est une autre absurdité des réfractaires à la culture. Rappelons que l’instrument peut volontiers se passer de cette sculpture qui n’est pas une obligation pour l’artisan et qui a aujourd’hui une valeur esthétique. Vous pouvez demander la sculpture de votre choix (un ballon, une voiture, une tortue, une étoile, une fourmi…).

Attribuer la Harpe du Gabon à un culte initiatique, penser qu’il faut une initiation pour la jouer, c’est lui refuser son rôle d’instrument de musique. Cet instrument est d’abord un objet de distraction, d’identité, car il est joué dans toutes les provinces du Gabon. C’est l’un des rares instruments que nous avons en commun. C’est un instrument fédérateur qu’il faut enseigner à nos enfants. Le ministère de la culture doit prendre ses responsabilités et valoriser ce patrimoine commun qui n’est pas enseigné dans ses structures (nous songeons notamment au Conservatoire National). N’allons pas chercher la culture sur Mars ou Jupiter. C’est dans ces petits objets que notre patrimoine culturel se fonde. Il faut impérativement une structure pour enseigner nos instruments traditionnels. Ce n’est pas la Francophonie ou l’UNESCO qui mettra en valeur nos instruments si nous ne leur accordons aucun intérêt. A quel moment aurons-nous un festival de nos instruments traditionnels ? A quel moment aurons-nous un concours national de nos instruments traditionnels ? Ce que nous disons ici est valable pour le mvett, le moungongo, la sanza, le balafon et le tam-tam. Les artistes gabonais doivent suivre l’exemple de Movaizhaleine : mettre en valeur nos instruments traditionnels.

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