Publié par Paul Armand Ntogue

 

Paul Armand Ntogue

Paul Armand NTOGUE

  Enseignant de lettres françaises

Collaborateur de nombreuses maisons d'édition

E-mail : achillearmand7@gmail.com

Whatsapp : +241 77595870

 

Corpus : Chantal Magalie MBAZOO-KASSA, FAM ! , Libreville, Magali, 2003, 175 pages.

Si Chantal Magalie MBAZOO KASSA n’avait préféré la capacité du roman à « mobiliser sur la base du récit tous les moyens, rationnels et irrationnels, narratifs et méditatifs susceptibles d’éclairer l’être »[1] pour vider le contenu de son cœur débordant[2], elle aurait sans doute rédigé un essai de prospective politique analysant la situation traumatique des nations anciennement colonisées (d’Afrique noire ?) et indiquant la thérapeutique à appliquer en vue de les sortir de leur léthargie actuelle ; car c’est bien de cela que traite la deuxième œuvre de fiction de cette femme fortement marquée par les professions hiératiques - d’enseignante, qui modèle les esprits et de journaliste, herméneute de l’actualité - qu’elle a choisi d’exercer.

 

 POUR ENTRER DANS L’ŒUVRE : LECTURE METHODIQUE DE LA PREMIERE DE COUVERTURE

La projection dans l’à - venir, dans le non encore existant, mieux, l’incursion dans ce qui doit arriver apparaît bien dès le titre « FAM !» dont la modalité exclamative conjoint au sémantisme du mot (FAM=homme) dans la langue de l’auteur (le dialecte NTUMU du continuum linguistique FANG - BETI) peut se révéler riche de significations ; il pourrait ainsi manifester le regret, face à l’absence d’hommes, de vrais hommes ou d’hommes capables ; tout comme il pourrait exprimer un ardent et fervent désir de voir de tels hommes émerger pour induire une dissipation totale des épais nuages qui semblent restreindre l’éclat du soleil du bonheur et de l’épanouissement du commun des mortels. On comprend ainsi que la symbolique antithétique des nuages sombres et du soleil éclatants (tous symboles qui illustrent la première de couverture) préfigurent à n’en point douter le combat – éternel et manichéen ? - entre les forces du mal et celles du Bien dont l’œuvre rend très probablement compte.

 

AU FIL DE L’ŒUVRE

1. Résumé de l’intrigue et dynamique  actantielle

Le récit

FAM ! est le récit d’une quête…du pouvoir politique, pouvoir politique perçu comme inducteur d’épanouissement collectif. En effet, il s’agit du récit du parcours d’un cadre du nom de FAM Y ‘ELIK TARA[3] frais émoulu d’une université occidentale qui rentre dans son pays natal, SY, titulaire d’un doctorat en Sciences politiques en compagnie de son épouse, EWIMANE, elle-même docteur en psychologie. Leurs  espoirs d’intégration sociale (surtout professionnelle) disparaîtront progressivement comme une peau de chagrin au contact des paradoxes et contrastes d’un pays véritable « paradis de l’absurde et de la contradiction », « cimetière des vouloirs » (p. 49). FAM  butera sur ce que son grand frère, OZAN, appelle « les dures réalités de SY »  et sera surtout confronté à l’illisibilité des critères de mobilité sociale ; « Je réalisai avec dégoût, confesse son amis NDONG, que de jeunes loups aux dents très longues mais à la tête bien vide se succédaient aux commandes des entreprises privées et publiques ainsi que de celles de l’administration centrale ; alors que moi, pourtant Docteur en Relations internationales, traînais quotidiennement mes savates dans les quartiers pourris de la capitale . »(p.31). N’eut été un concours de circonstances (la démission de sa femme du poste de secrétaire à la SNVM, Société Nationale des Vins de Maïs,  dépité par le harcèlement sexuel de son patron), l’entregent de son ami DIBALA (qui l’introduit à son corps défendant dans le cabinet du ministre de la communication) sans oublier le coup du sort (qui fera en sorte qu’il y soit nommé conseiller politique et succède plus tard au titulaire du poste) ce citoyen ne serait jamais devenu « titulaire d’un numéro matricule à la fonction publique» (p.47). Une  fois à l’intérieur du système, FAM sera pris de « nausée » (p.48)du fait des «  pratiques « budgétivores » », de «  l’égoïsme des hommes politiques, toutes tendances confondues » (p.54) et à cause de l’intolérable largeur du fossé qui sépare les deux parties qui composent son SY natal ; d’une part « SY des riches, composé d’un petit noyau d’élus selon des critères occultes » et d’autre part « SY des pauvres, représentant la majorité populaire oubliée, méprisée et spoliée »(p.90). Constatant  que son pays est sous le coup d’une « conspiration presque démoniaque » (p. 55), et répondant en quelque sorte à l’appel de la patrie, il lance un mouvement politique d’idéologie humaniste, anti- libérale et patriotique - le Front National de SY -  qui le conduira au pouvoir. Il y parviendra non sans avoir échappé à une tentative d’assassinat politique (qui ramènera à sa conscience son réel potentiel mystique, son EVU),  après avoir essuyé une première annulation de sa victoire à l’élection présidentielle et négocié secrètement avec le Grand Créateur, son bourreau d’hier. L’histoire s’achève dans une ambiance à la fois de liesse populaire de célébration de la victoire du FNS sur « l’armée de la mort » (p.167), d’amnistie des pontes de l’ancien régime et sur les perspectives d’une vie joyeuse au sein du nouveau couple  présidentiel (FAM / EWIMANE).

Ainsi, pour linéaire que cette intrigue paraisse, elle n’en est pas moins entrecoupé d’analepses (sur l’ascendance d’ EWIMANE ou sur le contexte de l’ingurgitation de l ’EVU par FAM respectivement aux pages 36 à 42 et 111 à 112) de digression (sur le contexte de rencontre et les conditions de séparation du couple NDONG des pages 25 à  30 ) de monologues intérieurs méditatifs ou lyriques et de débats  polémiques sur un certain nombre d’actualités éternelles ( le patriotisme à la page 7, la pureté et la compromission aux pages 22 à 24, la féminité comme levier de promotion- réalisation sociale aux pages 62 à 66 , l’ évanescence de la beauté physique aux 69 et 70, l’égalité des sexes aux pages 80 à 87 ). Cette narration laisse aussi place de temps à autres aux réflexions portant sur des préoccupations localisées telles le communautarisme africain aux pages 18 à 19 et la gouvernance électorale sous nos latitudes à la page 49.

           

La dynamique actantielle

En dépit de ces interruptions dans la continuité de la narration, on convient aisément que nous sommes en présence du récit d’une quête réussie qui prend les allures d’une véritable révolution ; on passe ainsi de « l’Eldorado perdu qu’était SY » (p.131) sous le règne du Grand Créateur à l’ « Eldorado reconquis » (p. 168) au lendemain de sa chute. Le principal artisan de cette transmutation sociale n’est autre que le personnage principal, qui du coup apparaît comme un héros ; celui- ci s’est appuyé sur les acquis de sa formation universitaire de troisième cycle et a puisé dans les ressources multi- séculaires de l’ésotérisme constructif  traditionnel de son terroir ; il a par ailleurs su conjoindre son patriotisme, son courage, sa détermination, son intégrité morale et son humanisme à la constante sollicitude de son épouse (tous facteurs qui constituent ses adjuvants) pour vaincre l’apathie généralisée qui semblait tétanisé une population de SY ravalée au rang de « Maboules heureux »[4] . Par la même occasion il a pu terrasser l’obscurantisme et l’anomie  érigés en modes et finalités de gouvernement par le Grand Créateur et ses sbires (ensemble des opposants du héros). C’est par cet ultime effort qu’il a pu accéder à l’objet de sa quête qui était le pouvoir politique, estompant par le fait même les sentiments de compassion et l’impression de non assistance à peuple spolié et clochardisé (destinateurs de l’action du héros). Et la satisfaction de FAM- le héros n’est complète que dans la mesure où son accession au pouvoir revivifie le peuple, véritable destinataire de son action[5] .

 

2. Le personnel du roman

On a pu le déduire de ce qui précède, le personnel de ce roman est certes diversifié, mais il gravite essentiellement autour de la paire FAM / EWIMANE. Une étude globale de l’ensemble de ces personnages, permet de les envisager en trois catégories. Il y a d’abord les parents et collatéraux de ce couple ; ce sont OZAN, le grand frère et son épouse qui accueillent le couple à son retour d’Europe, ELATE l’oncle et chef de village auprès de qui FAM ira revigoré son bagage mystique et toute la panoplie de cousins, de tantes et d’oncles qu’il (re)découvre à cette occasion, MOYISSI, la belle- mère (décédée ? le texte est muet à ce sujet) dont le rôle déterminant dans le moulage de la personnalité d’ EWIMANE est ressorti, le père de la même EWIMANE dont on ne dit pas grand-chose, ESSILA, la belle-sœur pragmatique qui paie de sa vie ce pragmatisme. Il y a ensuite les amis parmi lesquels DIBALA, l’aiguillon sur la scène professionnelle et plus tard collaborateur fidèle dans le FNS, NDONG l’ancien défenseur des causes nobles reconverti dans la luxure et la course à l’enrichissement personnel caractéristiques de l’élite syenne. Il y a enfin les acteurs politiques notamment BINGATE, le ministre de la communication et lointain parent du personnage principal qui coopte ce dernier dans son cabinet, le tout puissant Grand Créateur, fondateur du PDS, l’attirail des membres de son gouvernement et le conseiller DUPONT architecte secret de la transition en douceur entre le Grand Créateur et FAM. Mais ce n’est pas tant ce listing plus ou moins exhaustif des personnages qui intéresse, c’est surtout le constat selon lequel la plupart de ces personnages donnent à voir un aspect de la perception que l’auteur a du monde, de ce qu’il est ou de ce qu’il devrait être.

 

FAM, le Messie rêvé  des  nations nègres post- colonisées

Dans cette entreprise de dévoilement de ce qui peut apparaître comme les convictions de l’auteur, FAM se présente finalement comme un modèle social, le modèle du leader politique, véritable messie au sens de celui qu’attendaient les Juifs au début de notre ère, un être qui serait venu les libérer de l’oppressante et avilissante colonisation romaine. Ne voit-on pas FAM, juste au lendemain de son arrivée à la magistrature suprême, prendre l’engagement sincère et solennel (en conseil des ministre) de « rompre avec un passé triste et honteux (…) pour une reconstruction d’un eldorado » (p. 168) ? Par cet engagement on le voit enfilant le vêtement d’un MOISE sortant le peuple de Dieu de l’esclavage  égyptien pour le conduire vers la terre promise, CANAAN, rebaptisé pour la circonstance « eldorado »[6]. FAM est dès lors l’étalon de l’élite politique souhaitée pour les jeunes nations post- colonisées Africaines.

Le portrait qui découle de lui dans l’œuvre résume les qualités attendues des aspirants à la gestion de la chose publique et de la destinée collective. Ces qualités sont entre autre le patriotisme, cette relation particulière à sa terre ; ces phrases de la page 136 sont assez expressives à ce sujet : « c’était sa terre. Il était elle. ». Il s’agit aussi de l’Humilité et de la disposition à servir on peut ainsi lire à la page 110 que FAM « se prenait pour l’infiniment petit prêt à se sacrifier pour une cause plus grande » sans doute le bien être de son peuple. Il y a par ailleurs la simplicité et le respect des règles, on voit par exemple ce personnage subissant l’incurie et le manque de conscience professionnelle d’une guichetière dans une banque sans se sentir le devoir de brandir sa carte de visite à la page 154. On note également l’humanisme lorsque le candidat FAM exposant sa profession de foi à l’occasion de l’élection présidentielle  affirme : « une société conduite par des capitalistes purs et durs est vouée à la mort de l’homme. Or l’homme doit être placé au centre de toutes nos préoccupations » (p.105). Citons dans la même lancée  l’intégrité que met en évidence l’attitude de FAM déclarant à la page 156 « je ne peux disposer de l’argent qui ne m’appartient pas » lorsqu’il découvre dans son compte bancaire, un virement visiblement destiné à acheter sa conscience. Nous n’oublierons pas l‘aptitude à rassembler quand le narrateur signale que pour FAM « les enfants de SY devaient se tenir comme les cinq doigts de la main. » et de questionner «  Pourquoi vouloir, malgré le chagrin, couper un doigt malade s’il y a l’espoir de le guérir ? » (p. 171). Il y a naturellement la paire  tolérance et rigueur que manifeste le traitement original que l’ équipe de FAM  entend infligé aux dignitaires de l’ancien régime ; cette équipe exige de ceux- ci qu’ils « retroussent leurs manches. Ils n’auront pas, précise le nouveau chef de l’Etat, d’autre prison que celle de cultiver la terre (…) » leur « amnistie (…) est à ce prix » (p.168- 169). Et enfin, il y a les  capacités intellectuelles (FAM est docteur en sciences politiques) et  l’ancrage dans l’ésotérisme endogène ; il a « du ventre[7] » lit- on la page 112. Le personnage de FAM se conçoit dès lors en dernier ressort comme  le tableau signalétique des critères définitoires des aspirants au leadership politique.

 

Le personnel féminin : anges et démons

L’étude des personnages ne saurait se limiter à l’icône que constitue FAM car l’analyse du personnel féminin est, elle aussi, révélatrice à plus d’un titre. L’œuvre étant le fruit du travail de création d’une femme on pourrait tout naturellement s’attendre à y retrouver un féminisme rampant ; ce qui n’est malheureusement pas le cas. Et pour cause deux images de la femme y cohabitent comme deux faces d’une médaille ; ces images sont incarnées par MOYISSI, EWIMANE,  ESSILA et BLANCHE. Si EWIMANE et sa mère MOYISSI constituent les parangons de la femme idéale, moderne ou traditionnelle, ESSILA et BLANCHE pour leur part sont à la fois des allégories et des synecdoques particularisantes de la régression morale sur fond de marchandisation de la féminité qui caractérisent  la gent féminine en cette ère bourgeoise et néo-libérale dans laquelle nous vivons.

En effet, la femme étant, à en croire la sagesse populaire, un sujet sur lequel les hommes aiment s’étendre, elle a constitué de toute éternité un sujet de prédilection pour les littératures de tous les terroirs. Ainsi la littérature négro- africaine d’expression française[8] comme ses sœurs d’ailleurs, a multiplié les personnages féminins. On se souvient ainsi de la Grande Royale, survivance des charismatiques et historiques amazones africaines dans L’Aventure ambiguë ; de la mère de BANDA, prenant le relais de son défunt mari dans  la conduite des affaires familiales dans Ville Cruelle ; de  NDEYE TOUTI, caricature de la femme africaine émancipée dans Les Bouts de bois de Dieu de Sembène OUSMANE ; de Juliette ou de NYOTA qui défie (pour l’une) et se trouve sacrifiée (pour l’autre) sur l’autel de la cupidité de leurs parents respectivement dans Trois Prétendants… un mari de Guillaume OYONO MBIA et La Mouche et la glu de Maurice OKOUMBA NKOGHE. Et la liste pourrait être rallongée à  souhait. Mais un fait est intéressant à remarquer ici ; bien que l’Afrique soit rentré en contact avec le monde blanc depuis de longs siècles, le personnage féminin de race blanche est plutôt difficile à rencontrer si l’on exclut les rares œuvres qui comme Une Blanche dans le Noir de Jean Roger ESSOMBA [9], mettent en exergue cette catégorie.

Fam ! - Chantal Magalie Mbazoo

BLANCHE, un personnage féminin marginal mais révélateur

C’est cet ensemble de considérations qui justifie notre intérêt pour BLANCHE, ancienne épouse de NDONG, personnage marginal mais porteur d’une charge sémantique importante à dévoiler. La marginalité de ce personnage ne fait l’ombre d’aucun doute ; elle n’apparaît dans l’œuvre qu’à l’occasion de la tentative qu’entreprend NDONG de convaincre FAM de s’agripper quelque part  pour pouvoir assumer pleinement son rôle de « «  main qui donne à manger et de pilier de la maison » » (p. 24) ; il expliquera ainsi à son amis que c’est pour avoir failli à cette responsabilité que sa femme (BLANCHE) l’avait quitté ; voulant étancher la curiosité de celui- ci, il se lancera dans le récit- de la page 25 à la page 30 -des circonstances de leurs rencontre et séparation. Même la forme de ce récit est marginale, parce que typographiquement en italique et génériquement poétique dans le sens de ce qui est propre à la poésie. Tout son intérêt se situe cependant au niveau de la signification et de la symbolique. Il suffit de s’intéresser aux procédés de dénomination et de caractérisation en son sein pour découvrir que cette espèce de fable  fait le portrait de l’épouse opportuniste qui pour la circonstance est une occidentale misérable dont la perfection des formes physiques contraste avec le peu de cas qu’elle fait de la morale.

Pour être occidentale, elle l’est incontestablement. De par sa race d’abord ; chez MBAZOO KASSA plus que chez tout autre, nommer c’est caractériser. Et BLANCHE est bien nommée : elle est blanche de peau. La désignation définie « une jeune Ngonefala » (p.25) qui réfère à elle le prouve. Car l’emprunt « Ngonefala », qui en constitue le noyau, ne signifie rien moins que « la fille de la France » dans la langue vernaculaire de l’auteur. Le groupe nominal « Avec de grands yeux bleus » le confirme car des nègres à l’iris ainsi coloré ne courent pas les rues. Et le contexte spatial de sa rencontre avec NDONG, précisé par le complément circonstanciel de lieu « à Roubaix » achève de nous convaincre. 

Mais BLANCHE est une blanche misérable. Le lexique qui rend compte de son accoutrement au moment de sa rencontre avec son futur époux est éloquent à ce sujet ; nous lisons à la page 26 qu’elle était d’un « port vilain/ Sa robe de quatre sous/ Sentant la crotte de chien ». Le narrateur achève de rendre compte de son dénuement matériel quand il la désigne comme une « hère marrie ».

Cette situation de précarité ne lui ôte rien de son charme et de ses atouts physiques. De ce point de vue elle est décrite par une série d’images ; la première, « petite fleur » aux pages 25 et 27 pour souligner sa délicatesse et sa joliesse ; la seconde « ma sirène » en établissant une similitude implicite entre BLANCHE et cette entité dont on dit la beauté exceptionnelle, le narrateur vient souligner l’indicibilité de la beauté de celle qui deviendra le «  petit cœur », « la sœur » puis la « reine »(p. 28) de NDONG ; ces trois expressions montrent la gradation des sentiments du fils de SY pour cette « Ngonefala » ; tout simplement épris d’elle au début, il s’abandonnera progressivement à elle jusqu'à la soumission qu’un sujet doit à une « reine ».

C’est fort de cette soumission de son homme que celle- ci laissera éclater au grand jour, son cynisme et son insensibilité. Cynisme d’abord parce qu’elle quitte son mari à l’improviste ; celui-ci avoue ainsi avoir été « surpris ». La phrase interrogative qui se développe sur trois vers à la page 29 est là pour le démontrer : « Quand lui ai-je donc dit / De graves méchancetés / Pour qu’elle s’en aille ainsi ? ». On voit ainsi le narrateur, dans cet effort introspectif, impuissant à retrouver dans son commerce avec son épouse, une justification logique à son acte. Fait supplémentaire qui ne vient pas la dédouaner,  elle abandonne le domicile conjugal sans se soucier du sort du « jeune et très beau métis » qu’elle a eu avec son homme.

Insensibilité ensuite parce qu’elle s’en va de chez son mari  le « laissant comme un sot ». Cette comparaison ressort bien le leurre amoureux que NDONG a vécu pendant tout le temps passé avec elle pendant qu’elle n’était sans doute qu’à l’attente de qui offrirait mieux. La preuve la plus patente est qu’elle s’en va « Tête haute et buste redressée / Pas de doute, sans amour »(p. 29) il ne restera plus à NDONG que ses yeux pour pleurer sur sa « lâche fidélité ». (p.30)

En clair, ce portrait de l’épouse opportuniste dont l’un des moindres mérites n’est pas sa portée morale, sonne comme une mise en garde contre la forte capacité des humains femelles à jouer et à surfer de plus en plus sur leurs intérêts capitalisme oblige ; mais inhabilement interprétée, une telle mise en garde peut apparaître comme raciste ou xénophobe car n’excluant pas la race ou l’altérité comme fondement. Ce serait cependant mal comprendre l’auteur car elle n’épargne pas les femmes du terroir quand elle place dans la bouche de MOYISSI, exhortant sa fille EWIMANE, cette boutade : « la femme syenne ne vaut plus rien aujourd’hui » (p.42)

 

Le dernier mot

Pour tout dire, s’il fallait retenir quelque chose de cette œuvre on pourrait dire qu’elle répond à une question lancinante à laquelle plus d’un a été confronté dans les nations postes colonisées ; il s’agit de la question de savoir : comment en finir avec le pourrissement et la dégringolade généralisée qui définissent notre présent ? Et sa réponse est sans ambages : à travers l’émergence d’une élite politique à l’image de FAM, capable de conduire une transition avec détermination, rigueur et tolérance.

[1] Milan KUNDERA, L’Art du roman, Paris, 2005 (réédition), p. 27.

[2] C’est la principale finalité qu’elle assigne à l’acte d’écriture dans l’épigraphe de l’œuvre prétexte de notre réflexion. Cf. p. 03.

[3] L’intégralité de ce nom apparaît à la page 78.

[4] Cette désignation définie apparaît 11 fois dans l’œuvre, comme un refrain, respectivement aux pages 16, 21, 22, 48, 49, 58, 66, 109, 129, 149 et 170.

[5] Point n’est besoin de rappeler ici que la notion de dynamique actantielle (avec les catégories de sujet- héros, d’objet, de destinataire, de destinateur, d’opposants et d’adjuvants) est due à  Algirdas Julien GREIMAS, théoricien bien connu de tous ceux qui s’intéressent à la sémiotique narrative.

[6] Canaan est un pays où coule le lait et le miel ; c’est la Bible (cf. le livre de JOSUE) qui en parle. Eldorado, pays imaginaire où l’on marcherait sur l’or, le diamant, le saphir et toutes les autres pierres précieuses a été décrit par VOLTAIRE dans Candide. Ces deux lieux ne sont sans doute que des  allégories du paradis, cadre de vie envisagé comme dénué de toutes difficultés et empreint de bonheur, d’exaltation et de joie continuels.

[7] Cette expression est un calque de la langue de l’auteur, elle évoque l’ EVU ;la croyance veut qu’il s’agisse d’une espèce d’oiselet avec lequel certains naissent ou que d’autre ingurgitent ; il est censé doter son porteur de moyens d’action et de potentialités surnaturels.

[8]  Certains analystes éminents comme Charly Gabriel MBOCK dénient toute pertinence à ce concept ; arguant la prépondérance de la langue dans la classification d’une œuvre littéraire, ils soutiennent que la littérature  africaine écrite en français ne peut être conçue comme étant africaine tout comme des littératures française d’expression anglaise ou russe d’expression portugaise sont inconcevables. Lire à ce sujet de cet auteur, Le Chant du Signe (Essai d’Anthropologie de l’orature), Presses Universitaires de la Nouvelle Orléans, Etats-Unis, 1999. Précisément le chap. XIII : « L’Africanité de la littérature africaine. » 

[9] Paris, Présence Africaine, 2001, 150 p.

Analyse prospective de la situation traumatique  des nations anciennement colonisées (d'Afrique noire ?)

Savoir Gabon

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Steci MEBA 29/03/2021 20:02

L'auteur de cette œuvre derrière un masque soupoudré de fiction décrit avec exactitude des croyances et des réalités actuelles de notre pays (SY) le Gabon.

Le plus étonnant est que cette pensée fut matérialisée en 2003, elle possède donc à ce jour 18 ans d'existence. En 18 ans d'existence, le lecteur scolaire a-t-il su que l'on présentait derrière les différentes métaphores les réalités de notre pays ?

Après lecture de ce compte-rendu, il serait intéressant de présenter un tel exposé à la population scolaire. Je réalise également qu'en dehors de cette population, cette œuvre n'émet pas un très grand écho sur la scène nationale. Ce constat me permet de sonner avec une trompette une vérité présentée par un article de ce blog : "Les-gabonais-savent-ils-encourager-leurs-artistes ?

Félicitation à l'auteur de ce compte-rendu, M. Paul Armand NTOGUE, qui a bien voulu partager avec nous la richesse derrière la couverture de l'œuvre "FAM!" de Chantal Magalie MBAZOO-KASSA.